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Entreprise responsable : entretien avec Gil Doat, co-rédacteur de la norme ISO 26000 

Transformer son modèle d'affaires pour aller vers plus de durabilité nécessite d'en avoir une vision systémique.

Avec la CSRD, les entreprises doivent transformer leur modèle d’affaires et devenir de véritables entreprises responsables. Cette réglementation n’est que le reflet des bouleversements au sein de la société civile : la prise de conscience des limites planétaires, de notre système économico-financier et la nécessité de changer en profondeur nos institutions et les business models.  

Le prérequis pour transformer son modèle d’affaires est d’avoir une vision systémique de son entreprise. Pour en parler, nous sommes allés interviewer Gil Doat, co-rédacteur de la norme ISO 26000 au sein de la plateforme d’échange Provence, Alpes, Côte d’Azur comme membre de la commission de normalisation, et Directeur du Déploiement Opérationnel chez Eco CO2.

L’interview en synthèse :

🕑 Temps de lecture : 5 minutes

En préambule : que signifie “entreprise responsable” ?

Une entreprise responsable est une société qui agit de manière éthique, prend soin de l’environnement, et contribue au bien-être de la société. Elle intègre la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE), cherchant à créer un impact positif en adoptant des pratiques durables, éthiques et en contribuant au progrès social et environnemental.  

Dans le contexte des Accords de Paris, une entreprise responsable doit définir et mettre en œuvre des actions concrètes de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. En outre, elle peut être amenée à favoriser la diversité au sein de ses équipes ou encore soutenir des initiatives locales, pour ne citer que quelques exemples d’initiatives RSE.

Interview : aller vers un modèle d’entreprise responsable

"Pouvez-vous présenter votre parcours ?”

« J’ai commencé à travailler sur des projets à impact social il y a plus de vingt ans. A l’époque, je travaillais en tant que chef de projet au sein d’une entreprise de transport. Assez rapidement, j’ai été nommé Responsable Développement Durable 

Puis en 2009, je me suis lancé dans l’entrepreneuriat pour adresser l’ensemble des sujets RSE : du bilan d’émissions de gaz à effet de serre à l’accompagnement, en passant par l’audit RSE. A ce moment-là, j’ai eu également l’occasion de participer aux ateliers d’écriture de la norme ISO 26000, qui est encore aujourd’hui la norme internationale de référence en matière de RSE.  

En 2018, je participe à la réponse à un appel d’offres de l’ADEME avec Eco CO2, entreprise que je rejoindrai en 2020. Aujourd’hui, j’y travaille en tant que Directeur du Déploiement Opérationnel. Enfin, et ce depuis quelques années, j’interviens sur des sujets en lien avec la RSE au sein de deux masters : “ Supply Chain Durable” à l’Université d’Aix-Marseille et auprès d’ingénieurs en master 2 à Polytech Marseille. »

"Pourquoi en êtes-vous venu à travailler sur des sujets en lien avec la RSE ?”

« Avant de travailler sur des projets RSE, j’étais surtout influencé par le discours de la direction, c’est-à-dire la vision purement économique de l’entreprise pour laquelle je travaillais.  

Le début des années 2000 a été un tournant pour moi. J’ai commencé à travailler sur des projets à impact. Un jour, il a fallu que je présente ces projets auprès des syndicats. C’était un exercice appréhendé par mon équipe mais j’en ai un excellent souvenir ! Cela m’a permis d’avoir un éclairage différent sur nos projets, et m’a motivé à travailler avec les syndicats beaucoup plus en amont.  

En fait, j’ai vraiment pris conscience que sur un sujet donné, il n’y pas qu’une vision, mais une multitude de points de vue. Autrement dit, une entreprise a plusieurs impacts sur son environnement au sens large du terme : son environnement social, économique, mais aussi naturel comme la biodiversité. On ne fonctionne clairement pas en circuit fermé. C’est d’ailleurs ce que reflète la RSE avec ses 3 piliers que sont le social, l’environnement et la gouvernance.  

Après cette rencontre avec les syndicats, j’ai commencé à questionner le rôle des entreprises. Une entreprise est-elle là pour rémunérer des actionnaires ? Faire travailler des gens ? Contribuer à améliorer la société ? La perspective de comprendre les besoins des différentes parties prenantes d’une entreprise est ce qui m’a motivé à persévérer. »

"Quels sont les grands enjeux RSE pour les entreprises ?”

« Je perçois depuis quelques années un virage sociétal face à des préoccupations environnementales grandissantes. Les litiges climatiques sont plus nombreux, la pression citoyenne augmente, la réglementation s’accélère. On le constate notamment avec le nouveau reporting de durabilité imposé aux entreprises par la CSRD 

Dans ce contexte, l’enjeu principal pour les dirigeants et dirigeantes est de transformer leur modère d’affaires. Autrement dit, c’est de trouver un nouvel équilibre entre les enjeux sociaux, environnementaux et de gouvernance.  

Pourquoi un tel enjeu ? Pour le comprendre, je trouve éclairant de revenir sur le contexte et l’évolution du management au fil des années. En France, jusqu’au début des années 80, la majorité des patrons étaient des personnes du métier. Ensuite, une nouvelle génération de dirigeants est arrivée : des personnes principalement issues d’écoles de commerce. Puis, dans les années 90, ce sont des profils plutôt financiers qui sont arrivés plus massivement à la tête des entreprises. Si je caricature, ces patrons demandaient aux opérationnels de produire moins cher, et aux commerciaux de vendre plus cher. La raison d’être d’une majorité d’entreprises était de faire de l’argent. A mes yeux, on a perdu peu à peu le sens des choses. En d’autres termes, on arrive aux limites de notre système économico-financier.  

Face à ce constat, je vois arriver une nouvelle génération d’entrepreneurs qui élargie son champ de vision et qui est plus soucieuse des questions environnementales. Néanmoins, la difficulté réside dans la capacité à faire les liens entre son entreprise et l’environnement social, économique, écologique, politique… C’est difficile pour deux raisons. D’abord, c’est un exercice complexe qui nécessite une vision systémique. Ensuite, reconnaître les impacts de son entreprise sur l’environnement amène parfois à remettre en question tout un fonctionnement.  

Mais même les entreprises les plus réticentes vont être forcées de faire évoluer leurs pratiques. De plus en plus d’investisseurs et de banques se préoccupent du sujet. »

“La Banque de France va introduire une cotation verte pour évaluer la durabilité des entreprises françaises.”

« La cotation verte de la Banque de France en est un exemple très signifiant. La Banque de France va introduire une cotation verte pour évaluer la durabilité des entreprises françaises. Cette initiative encouragera les investissements verts en fournissant une “note climatique” en fonction de l’impact environnemental des entreprises. D’ici fin 2024, cette expérimentation touchera 500 grandes entreprises et ETI. L’objectif étant d’étendre ce dispositif à 300 000 entreprises.  

Pour revenir à l’enjeu principal que j’évoquais, je recommande le livre de Naomi Klein : “Plan B pour la planète : le New Deal Vert”. Cela permet de comprendre les liens de causalité entre le climat, notre système économique, la biodiversité, les flux migratoires… Cette vision macro-systémique aide à mieux comprendre l’ampleur du réchauffement climatique et du défi auquel nous sommes toutes et tous confrontés. » 

"Vous dites que l’enjeu majeur pour les dirigeantes et dirigeants est d’avoir une vision systémique de leur entreprise. Quels conseils donneriez-vous pour avoir cette vision fine et globale ?”

« Le premier conseil est de s’informer pour prendre du recul sur son activité.  

Le corollaire de ça est de prendre le temps de s’informer. Je dis ça car certains seraient tentés de dire qu’ils et elles n’ont pas le temps. A ce propos, j’aime citer le Dalaï-lama sur la question du temps nécessaire pour la méditation : “Si vous avez le temps, prenez 30 minutes par jour. Si vous n’avez pas le temps, prenez 1h par jour”. Autrement dit, moins on a le temps de faire quelque chose d’important, plus ça devient urgent de le faire de manière approfondie.  

En effet, nous évoluons dans un contexte complexe qui nécessite de s’informer en continu : crise énergétique, accélération de la réglementation, risques physiques pour les entreprises face au réchauffement… Prenons le seul exemple de la réglementation. Certes, le nouveau rapport RSE imposé par la CSRD concerne d’abord les grandes entreprises. Toutefois, cela va avoir un effet d’entraînement sur les PME et ETI prestataires des grands groupes, qui vont devoir, elles aussi décarboner leur activité.  

Mais s’informer ne signifie pas uniquement le faire seul dans son coin. C’est aussi écouter l’ensemble des parties prenantes. C’est ça qui va permettre d’avoir une vision systémique. En fin de compte, cela maximise les chances de prendre des décisions qui font consensus, de mobiliser ainsi les troupes et de mettre en œuvre des actions pertinentes.  

Je vais prendre un exemple à ne pas suivre et qui est très parlant !

Avant d’ouvrir de nouveaux locaux en pleine nature, la direction régionale d’une grande banque en Alsace était au cœur de Strasbourg. Les bureaux étant au sein d’anciens bâtiments, les collaborateurs et collaboratrices travaillaient dans de vraies passoires thermiques. La direction décide alors de faire construire un grand bâtiment aux normes HQE, à l’extérieur de la ville, afin de réduire leurs émissions. Ils ont refait leur bilan carbone après coup… qui a été plombé par les trajets domicile-travail de leurs collaborateurs qui n’avaient plus d’autres choix que de prendre leur voiture. La direction n’avait pas anticipé ça…

Tout ça pour dire : n’avoir qu’un prisme de vue sur un sujet donné mène dans 9 cas sur 10 à concevoir les mauvaises solutions. 

La RSE et, par essence, la gestion d’une entreprise, nécessite d’avoir une vision systémique. Et cette vision n’est possible qu’en sollicitant une diversité d’acteurs : la direction mais aussi les collaborateurs, les prestataires, les syndicats, etc. Coconstruire une stratégie RSE maximise les chances de rendre résiliente son entreprise dans un monde plus vulnérable aux aléas climatiques et à la pression sociétale. »